Bidonville du Cornillon à Saint-Denis (Saint-Denis, Seine-Saint-Denis)

  • Date :

    Vers 1920

    Vers 1920-1980

  • Notice historique :

    Le chemin du Cornillon se situe à Saint-Denis, dans le quartier de la Plaine, entre la rue Francis de Pressensé et les passages Boise et Dupont. À partir des années 1920, cet espace a abrité des logements précaires et insalubres, représentatifs du mal-logement qui touche l'ensemble des habitants de cette banlieue populaire et ouvrière.

    Le chemin du Cornillon est l'un des premiers à recevoir la dénomination de bidonville par les services municipaux et départementaux. Bâti sur un terrain privé, non aménagé, il s'étend sur une parcelle de 1.616 m2, séparé des propriétés voisines par 4 murs d'une hauteur de 2 mètres 80 en maçonnerie de meulière. Aux habitations des premières années, particulièrement vétustes et sur-occupées, s'ajoutent peu à peu des abris sommaires, construits par leurs occupants avec des matériaux hétéroclites, des planches en bois, des cartons bitumés et des tuyaux en tôle. L'accès aux baraques, particulièrement imbriquées, s'effectue par une seule entrée et il faut attendre 1969, lorsque les premiers habitants du bidonville sont relogés en dehors, pour que l'accès soit élargi grâce à la destruction de certaines baraques.

    Le bidonville est investi dès le début des années 1920 par l'émigration espagnole, des travailleurs ou exilés politiques dans les années 1930, pour une grande partie des travailleurs célibataires puis, par la suite, des familles; en 1956, ils sont 500 à 600 personnes dont 200 enfants. Face à l'arrivée constante de nouveaux migrants espagnols, des «microsociétés» se constituent dans les interstices du bidonville et dans les espaces environnants, aux limites des usines métallurgiques et chimiques qui entourent le quartier du Cornillon. L'ensemble du quartier est surnommé la «Petite Espagne» tant la présence de ces ressortissants est importante.

    L'aspect anarchique de l'habitats ne reflète pas l'organisation interne du bidonville. Certaines baraques peuvent donner lieu à une exploitation locative, sans quittance, de la part de résidents qui se présentent comme propriétaire. C'est le cas de baraquements érigés en dortoirs abritant des travailleurs célibataires. Des assistantes sociales visitent les foyers et la mairie met en place un service de cars scolaires pour les enfants. Cependant, ce mode d'habitat marginalise ces habitants insérés dans le monde du travail, essentiellement des ouvriers, employés pour beaucoup aux travaux de l'autoroute.

    La précarité des conditions matérielles est une source de risque permanent et suscite l'inquiétude des pouvoirs publics. La zone est dépourvue de point d'eau et d'accès à l'égout. Les femmes sont contraintes de se rendre à un unique robinet, situé à l'angle du pont de chemin de fer qui surplombe le chemin du Cornillon, à 300 m environ. Elles utilisent les bouches d'égout de la rue Francis de Pressensé pour les eaux usées.

    Il est difficile de reconstituer précisément l'évolution numérique des habitants, tant les données sont éparses. Néanmoins à partir des années 1960, les Portugais tendent à supplanter les Espagnols: en 1961, un premier recensement comptabilise 54 familles portugaises. En décembre 1965, 310 personnes de diverses nationalités logent dans ce bidonville, soit 53 familles, 159 enfants et 95 célibataires. En 1969, encore 60 familles, avec 150 enfants, sont installées dans 57 baraques et une quinzaine de roulottes. En 1970, 73 foyers sont recensés dont 19 sont occupés par des Espagnols. Si les services de police procèdent à des destructions régulières de baraques lorsque des résidents quittent les lieux, ces espaces sont rapidement réinvestis par de nouveaux habitants.

    Le bidonville voisin du Franc-Moisin, plus grand et plus peuplé, est l'objet d'évacuation progressive de la population à partir du 25 septembre 1968. Le Conseil départemental d'hygiène prévoit ainsi en 1971 un relogement pour toutes les familles des bidonvilles, et du Cornillon en particulier, avant la fin de l'année dans le cadre des lois Debré (1964) et Vivien (1970) portant sur la résorption des bidonvilles. En juin 1970, 324 personnes résident toujours dans ce bidonville. L'année suivante, 27 familles portugaises quittent de leur propre chef le bidonville pour se reloger par leurs propres moyens. Des départs volontaires de Portugais sont également observés dans d'autres bidonvilles. Les 9 dernières familles (4 portugaises et 5 maghrébines, 18 adultes et 6 enfants) sont relogées, en HLM pour 3 d'entre elles, et dans la cité d'urgence nouvellement créée à Aubervilliers (rue Francis de Pressensé) pour les autres.

    Le 30 mars 1972, tous les habitats de fortune sont détruits et une clôture est posée pour rendre le terrain inaccessible. Cependant, des parcelles sont occupées de nouveau illégalement quelques mois après par des familles portugaises et espagnoles dont quelques unes appartiennent au monde tsigane. Les réclamations et plaintes des riverains conduisent finalement en 1973 à l'expulsion des caravanes par une équipe de la «brigade Z». Aussi appelée brigade des démolisseurs, elle dépendait administrativement du Service d'assistance technique (SAT) de la préfecture de police de Paris et était chargée d'empêcher l'extension des bidonvilles.

    Cet espace est associé à celui du Franc-Moisin dans les plans d'urbanisme proposant la construction de 1750 logements, de commerces, d'équipements scolaires ainsi que l'aménagement des infrastructures de transport. Depuis 1998, en lieu et place du bidonville se tient un des secteurs du nouveau quartier du Stade de France.

  • Sources complémentaires :

    Sources d'archives

    ●Archives municipales de Saint-Denis

    18ACW6, Suivi d'affaires relatives à la liquidation des bidonvilles.

    18ACW22, Prise de position de la municipalité et du groupe communiste au Conseil général pour la suppression des bidonvilles (1957-1970).

    18ACW23, Travailleurs immigrés et réfugiés politiques, mobilisation de la municipalité et des élus communistes.

    50ACW75, Note sur les bidonvilles (1965).

    261W22, Logements: plan de situation des derniers bidonvilles (1978).

    261W37, Immigration: études de préparation à la quinzaine de l'immigration (1972).

    Iconographie:

    Fonds Pierre Douzenel, Photographies du bidonville du Cornillon.

    ●Archives départementales de la Seine-Saint-Denis

    111712W65, Bidonvilles des Cornillons et de la rue du Landy. Documentation du Groupe

    interministériel permanent (GIP) pour la résorption de l'habitat insalubre. Travaux de

    résorption: notes manuscrites; relogement des habitants du bidonville (Cornillons);

    bidonville rue du Landy (1959).

    50W1, Note à l'attention du préfet (12 mai 1972).

    1150W, Bidonville (garnis, foyer, populations migrantes) (1968-1973).

    1712W, Bidonville, Cornillon et rue du Landy à Saint-Denis (1959-1974).

    ●Archives nationales

    F/1a/5116, «Études statistiques sur le dénombrement, la situation familiale et la nationalité des personnes vivant en bidonvilles» (Enquête 1966).

    F/1a/5120, Résorption de bidonvilles, région parisienne (1956-1968); ancien département de la Seine (Seine-Saint-Denis).

    TR20191, Lutte contre les bidonvilles (1961).

    TR20192, Documentation sur les bidonvilles (1959-1966). Recensement des bidonvilles: Seine (1958-1963).

    770317 art.1, Rapports sur les migrants et les bidonvilles en région parisienne (1960).

    CAC770346/10, Synthèses des rapports des chargés de mission du service de liaison et de promotion des migrants, 35 p. + annexes (juillet 1965).

    Sources imprimées

    «La résorption des bidonvilles en Seine-Saint-Denis», Le Figaro, 4 mai 1972.

    «La lutte contre les bidonvilles en 1971», Bulletin G.I.P, Groupe interministériel permanent pour la résorption de l'habitat insalubre, 5, juillet 1972, pp. 2-3.

    Ressources audiovisuelles

    LUNTZ Édouard, Enfants des courants d'air, fiction, n&b, 24 min, 1959. [On y voit notamment des images du bidonville espagnol à Saint-Denis au Cornillon].

    SENSIER Sophie, LILLO Natacha, Petite Espagne, Yenta Production, 60 min, 2006.

  • Références :

    Bibliographie

    ALMEIDA Annibal de, «Un bidonville est-il un domicile? Enquête», Hommes & Migrations / Études, n°114, 1969, pp,4-22.

    BLANC-CHALEARD Marie-Claude, «Étrangers et immigrés en région parisienne (XIXe et XXe siècles)», Yvan Gastaut, Ralph Schor (dir.), L'immigration en France au XXe siècle, 2, n°384, 2003, pp. 263-270.

    BLANC-CHALEARD, Marie-Claude, «Les Trente Glorieuses: le temps des bidonvilles», Cahiers de l'institut CGT d'histoire sociale, n°103, 2007, p.19-22.

    BOURDERON Roger, (dir.), Histoire de Saint-Denis, Toulouse, Privat, 1988, p.383.

    DAVID Cédric, La resorption des bidonvilles de Saint-Denis. Un nSud dans l'histoire d'une ville et "ses" immigres. Fin des annees 1950-fin des annees 1970, Maîtrise d'histoire, Paris, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2002, 314p.

    DAVID Cédric, «La résorption des bidonvilles de Saint-Denis. Politiques urbaines et redéfinition de la place des immigrants dans la ville (années 1960-1970)», Histoire urbaine, n°27, 2010, pp.121-142.

    GASTAUT, Yvan , «Les bidonvilles, lieux d'exclusion et de marginalité en France durant les trente glorieuses», Cahiers de la Méditerranée, n°69, 2004, pp.233-250.

    LILLO Natacha, «Espagnols en "banlieue rouge": histoire comparée des trois principales vagues migratoires à Saint-Denis et dans sa région au XXe siècle»,3 vol., Thèse d'histoire, Paris, Institut d'études politiques, 2001, 966 p.

    LILLO Natacha, La Petite Espagne de la Plaine-Saint-Denis 1900-1980, Paris, Autrement, 2004, 168p.

    MORDILLAT Gérard, JACQUET Frédérique, Douce banlieue, Éditions de l'Atelier, 2005, 272p.

    GONDOLO Anne, LOHR Évelyne, POUVREAU Benoît, Seine-Saint-Denis (1954-1974), Bobigny, Département de la Seine-Saint-Denis, coll. «Patrimoine en Seine-Saint-Denis. Bidonvilles. Histoire et représentations. Seine-Saint-Denis (1954-1974), n°20» 2007, 12p.,URL: http://www.atlas-patrimoine93.fr/documents/patrimoine_en_SSD_20.pdf (consulté le 21 avril 2015),

    SARAIVA Antonio, Les Portugais dans les bidonvilles du nord-est de la banlieue parisienne (1961-1973), Mémoire d'histoire, Paris, Université Paris 8, 1995, 164p.

    TAVARES-VOLOVITCH Marie-Christine, « Du village au bidonville : les immigrés portugais dans les bidonvilles de la région parisienne (1956-1974) », pp.188-194 in Jean-Paul Brunet (dir), Immigration, vie politique et populisme en banlieue parisienne, Paris, L'Harmattan, 1995, 398p.

    TRINTIGNAC André, «La résorption des bidonvilles», Hommes & Migrations / Documents, n°760, 1969, 11p.

    Webographie

    LILLO Natacha, «Bidonvilles espagnols en banlieue nord», Memorias, FACEEF, URL : http://memorias.faceef.fr/les-lieux/vie-quotidienne/arrivee-et-logement/article/bidonvilles-espagnols-en-banlieue (consulté le 13 mai 2015).

    LILLO Natacha, «Coexistence des migrants», Projet, Hors-Série, Ceras, avril 2008, URL: http://www.ceras-projet.com/index.php?id=3069 (consulté le 13 mai 2015).

    «Immigrés espagnols à La Plaine au début du XXe siècle. La naissance d'une communauté», URL: http://www.plaine-memoirevivante.fr/articles.php?lng=fr&pg=28 (consulté le 13 mai 2015).

    PERRON Tangui, POUVREAU Benoît, 25 avril 2007, «Bidonvilles en Seine-Saint-Denis, images et représentations», URL: http://www.peripherie.asso.fr/patrimoine-bidonvilles-et-foyers/bidonvilles-en-seine-saint-denis-images-et-representations (consulté le 13 mai 2015).

    «1950-2014: toujours les mêmes bidonvilles», Médiapart, portfolio, URL: http://www.mediapart.fr/portfolios/1950-2014-toujours-les-memes-bidonvilles (consulté le 13 mai).

  • Légende/crédits :

    Légendes des documents numériques associés

    Doc. 1 : Pierre Douzenel, L'habitat insalubre du bidonville du Cornillon, Négatif souple, 6x6, 16 avril 1964, Archives municipales de Saint-Denis, 14Fi50/1.

    Doc. 2 : Pierre Douzenel, L'habitat insalubre du bidonville du Cornillon, Tirage photographique, 18x13, 1960, Archives municipales de Saint-Denis, 2Fi5/85.

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