Bidonville du Franc-Moisin à Saint-Denis (Saint-Denis, Seine-Saint-Denis)

  • Date :

    1924

    1920-1980

  • Notice historique :

    Peu avant la Première Guerre mondiale, environ 300 Espagnols qui vivaient précédemment dans le quartier dit de la «Petite Espagne» située sur la Plaine Saint-Denis, s'installent au Franc-Moisin, du nom d'un champ situé à cet endroit, au sud-est de Saint-Denis. Durant la période de la guerre, ces installations prennent la forme d'un bidonville lorsque des milliers de ruraux espagnols viennent travailler dans les grandes usines métallurgiques et chimiques de Saint-Denis et d'Aubervilliers. Logés dans des habitations précaires comme des cabanes de maraîchers, des caves ou de simples baraques en bois, la plupart d'entre eux rentrent au pays après l'Armistice. Dans une période de grande incertitude économique, ils se confrontent au chômage à leur retour en Espagne et de nouvelles vagues d'émigrants espagnols rejoignent le même emplacement au Franc-Moisin. En 1931, plus de 3 000 Espagnols sont installés à Saint-Denis dont 529 résident dans le quartier du Franc-Moisin.

    À partir de 1924, des maisons plus solides succèdent aux cabanes et le bidonville du Franc-Moisin s'inscrit durablement dans le paysage semi-rural de ce territoire, comme d'autres quartiers auto-construits par les habitants, tels ceux du chemin du Cornillon ou de la rue Pleyel, situés aussi à Saint-Denis. Surnommé le «quartier chinois», peut-être en référence au barrio chino, quartier mythique et populaire de Barcelone où régnaient trafics et prostitution, le bidonville du Franc-Moisin change de proportion avec l'afflux de nouveaux migrants espagnols venus, dans leur grande majorité, de l'est de la province de Cáceres en Estrémadure ou de Castille. Les Espagnols forment la majorité de la population du bidonville du Franc-Moisin (84 % de la population en 1926, 88 % en 1931, 64 % en 1936) et voisinent avec d'autres communautés: en 1936, un recensement comptabilise vingt-sept foyers français, huit italiens, quatre portugais, un belge, un yougoslave et un polonais.

    Nombre de migrants espagnols du bidonville, et plus largement de la Plaine Saint-Denis, se politisent durant les années 1930, soit par le biais de la CNT espagnole (Confédération générale du travail), soit au contact de la société d'accueil, et notamment du PCF et de la CGTU. Dans un contexte de départ massif et d'expulsion de travailleurs espagnols (près de 100 000 entre 1931 et 1936) suite aux licenciements et à l'application d'une politique des quotas dans les industries, la guerre d'Espagne (1936-1939) provoque aussi le départ d'engagés aux côtés des Républicains mais aussi du côté des troupes franquistes.

    Malgré l'augmentation des surfaces bâties et la proximité avec Paris, le quartier du Franc-Moisin reste à cette époque un espace relativement rural. Les familles issues des campagnes espagnoles élèvent des animaux et cultivent des fruits et légumes à l'intérieur du bidonville. Ces ressources sont alors indispensables pour une population qui demeure dans une situation économique précaire, notamment pendant la crise économique des années 1930, et plus encore durant la Seconde Guerre mondiale. Dans l'entre-deux-guerres, une véritable vie de quartier se développe dans le bidonville par l'installation de commerces et de cafés qui marquent l'identité du lieu et contribuent à l'émergence d'une sociabilité originale. Durant la Seconde Guerre mondiale, le bidonville du Franc-Moisin est endommagé par les bombardements qui causent la mort de plusieurs de ses habitants. Certains quittent le quartier et sont hébergés par des proches dans d'autres quartiers ou communes voisines. Au sortir de la guerre, le quartier connaît un nouveau développement avec le retour des familles déplacées durant le conflit. Les autoconstructions reprennent et les maisonnettes en dur se multiplient.

    La situation du bidonville se transforme au début des années 1960 alors que les entreprises du BTP embauchent massivement de nouveaux migrants, en particulier portugais, qui recherchent des solutions économiques de logement. Le bidonville du Franc-Moisin change alors de nature et accueille une grande majorité de Portugais qui modifie à leur tour le visage du quartier et entreprennent la construction de nouvelles baraques en bois, en papier goudronné ou en tôle, qui se greffent aux maisonnettes en dur déjà construites. Les conditions sanitaires se dégradent dès lors rapidement à mesure des arrivées: en 1968, plus de 5.000 personnes vivent dans cet espace devenu un carrefour de l'immigration portugaise.

    Entre 1967 et 1970, trois incendies graves ravagent une partie des habitations et entraînent une prise de conscience de la part des autorités. La municipalité de Saint-Denis, puis l'État, dans le cadre de lois de résorption de l'habitat insalubre mises en place en 1972, mettent en Suvre plusieurs plans successifs de destruction des bidonvilles et de relogement des habitants. Plus de mille familles du bidonville sont relogées à Saint-Denis même et dans le reste du département, dans des habitations diverses et souvent précaires: cités de transit, hôtels meublés, foyers de travailleurs. Jusqu'à la fin de 1973, les familles relogées occupent des logements temporaires et c'est dans le but de résoudre cet état de crise que la construction de la cité des Francs-Moisins est entreprise. Inauguré en janvier 1974, cette cité de douze immeuble regroupe 2 259 logements destinés en particulier aux habitants délogés des bidonvilles du Cornillon, de la Petite-Espagne et du Franc-Moisin.

    Dans les années 1990, en raison de la dégradation du bâti et de la quasi absence d'équipements collectifs, la cité des Francs-Moisins fait l'objet d'une réhabilitation qui se prolonge jusque dans les années 2010: un parc et des équipements publics modernisés tentent de réparer l'histoire inscrite dans la longue durée de l'habitat précaire en Seine-Saint-Denis.

  • Sources complémentaires :

    Sources d'archives

    ●Archives municipales de Saint-Denis

    50ACW75, Note sur les bidonvilles (1965).

    18ACW22, Prise de position de la municipalité et du groupe communiste au Conseil général pour la suppression des bidonvilles (1957-1970).

    18ACW23, Travailleurs immigrés et réfugiés politiques, mobilisation de la municipalité et des élus communistes.

    18ACW6, Suivi d'affaires relatives à la liquidation des bidonvilles.

    261W22, Logements: plan de situation des derniers bidonvilles (1978).

    261W37, Immigration: études de préparation à la quinzaine de l'immigration (1972).

    ●Archives départementales de la Seine-Saint-Denis

    42J287, Foyers Sonacotra. Agence Hess-Magnien, Architectes.

    1712W66, Direction de l'administration générale; 1er, 2e et 4e bureaux.

    ●Archives nationales

    F/1a/5116, «Études statistiques sur le dénombrement, la situation familiale et la nationalité des personnes vivant en bidonvilles» (enquête 1966).

    F/1a/5120, Résorption de bidonvilles, région parisienne (1956-1968); ancien département de la Seine (Seine-Saint-Denis).

    TR20191, Lutte contre les bidonvilles 1961. TR20192: Documentation sur les bidonvilles 1959-1966. Recensement des bidonvilles: Seine 1958-1963.

    770317 art.1, Rapports sur les migrants et les bidonvilles en région parisienne, 1960.

    CAC770346/10, Synthèses des rapports des chargés de mission du service de liaison et de promotion des migrants. Juillet 1965, 35 p. + annexes.

    Sources imprimées

    «Résorption des bidonvilles en Seine-Saint-Denis», Le Figaro, 4 mai 1972.

    «La lutte contre les bidonvilles en 1971», Bulletin du Groupe interministériel permanent pour la résoprtion de l'habitat insalubre, 5, 1972, pp. 2-3.

    Ressources audiovisuelles

    LUNTZ Édouard, Enfants des courants d'air, fiction, n&b, 24 min, 1959 [On y voit notamment des images du bidonville espagnol à Saint-Denis, au Cornillon].

    SENSIER Sophie, LILLO Natacha , Petite Espagne, Yenta Production, 60 min, 2006.

    BOZZI Robert, Les immigrés en France, le logement, documentaire, production:Dynadia, Parti communiste français, 56 min, 1970 [Ce documentaire évoque également le drame d'Aubervilliers. Images du bidonville du Franc-Moisin de Saint-Denis prises par Bruno Muel, cinéaste].

  • Références :

    Bibliographie

    ALMEIDA Annibal, «Un bidonville est-il un domicile ? Enquête», Hommes & Migrations, n°114, 1969, pp.4-22.

    BLANC-CHALEARD, Marie-Claude, «Les Trente Glorieuses: le temps des bidonvilles», Cahiers de l'institut CGT d'histoire sociale, n°103, 2007, p.19-22.

    BLANC-CHALEARD, Marie-Claude, «Étrangers et immigrés en région parisienne (XIXe et XXe siècles)», in Yvan Gastaut, Ralph Schor (dir.), «L'immigration en France au XXe siècle, 2», Historiens & géographes, n°384, 2003, pp.263-371.

    BOURDERON Roger (dir.), Histoire de Saint-Denis, Toulouse, Privat, 1988, 383 p.

    DAVID Cédric, La résorption des bidonvilles de Saint-Denis. Un nSud dans l'histoire d'une ville et "ses" immigres. Fin des années 1950-fin des années 1970, Maîtrise d'histoire, Paris, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2002, 314 p.

    DAVID Cédric, «La résorption des bidonvilles de Saint-Denis. Politiques urbaines et redéfinition de la place des immigrants dans la ville (années 1960-1970)», Histoire urbaine, n°27, 2010, pp. 121-142.

    FARALDI Luc, «Un terrain d'enquête: la cité Franc-Moisin à Saint-Denis», in Jean-Pierre Vallat (dir.), Racine et patrimoine. La banlieue nord de Paris: gestion, sauvegarde et conservation du patrimoine, Paris, Errance, 1997, pp.51-52.

    GASTAUT, Yvan , «Les bidonvilles, lieux d'exclusion et de marginalité en France durant les trente glorieuses», Cahiers de la Méditerranée, n°69, 2004, pp.233-250.

    LALLAOUI Mehdi, Du bidonville aux HLM, Paris, Syros, 1993, 135p.

    LILLO Natacha, Espagnols en "banlieue rouge". Histoire comparée des trois principales vagues migratoires à Saint-Denis et dans sa région au XXe siècle, 3 vol., Thèse d'histoire, Paris, Institut d'Études politiques, 2001, 966p.

    LILLO Natacha, «Coexistence des migrants», Projet, Hors-Série, 2008, URL: http://www.ceras-projet.com/index.php?id=3069 (consulté le 21 avril 2015).

    LILLO Natacha, «Le Franc-Moisin, naissance et évolution d'un quartier en autoconstruction (1922-1970)», in Hervé Masurel (dir.),«Le Franc-Moisin entre histoire et mémoires», Études et Recherches, Hors-Série, 2008, pp.18-29.

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    MASUREL Hervé, Le Franc-Moisin: entre histoire et mémoires, Les Éditions de la DIV, Hors Série, 2008, 119p., URL: http://www.ville.gouv.fr/IMG/pdf/Franc-moisin-BD_cle268427.pdf (consulté le 18 mai 2015).

    MORDILLAT Gérard, JACQUET Frédérique, Douce banlieue, Éditions de l'Atelier, 2005, 272p.

    GONDOLO Anne, LOHR Évelyne, POUVREAU Benoît, Seine-Saint-Denis (1954-1974), Bobigny, Département de la Seine-Saint-Denis, coll. «Patrimoine en Seine-Saint-Denis. Bidonvilles. Histoire et représentations. Seine-Saint-Denis (1954-1974), n°20» 2007, 12p.,URL: http://www.atlas-patrimoine93.fr/documents/patrimoine_en_SSD_20.pdf (consulté le 18 mai 2015).

    SARAIVA Antonio, Les Portugais dans les bidonvilles du Nord-Est de la banlieue parisienne (1961-1973), Mémoire d'histoire, Paris, Université Paris 8, 1995, 164p.

    TAVARES-VOLOVITCH Marie-Christine, « Du village au bidonville: les immigrés portugais dans les bidonvilles de la région parisienne (1956-1974) », in Jean-Paul Brunet (dir), Immigration, vie politique et populisme en banlieue parisienne, Paris, L'Harmattan, 1995, pp.188-194.

    TRINTIGNAC André, «La résorption des bidonvilles», Hommes & Migrations, n°760, 1969, pp. 1-11.

    VILLAIN Christian, Le Franc-Moisin. Un quartier de Saint-Denis et ses habitants immigrés, 1922-1954, Mémoire de maîtrise d'histoire, Paris, Université Paris 8, 1998, 96p.

  • Légende/crédits :

    Légendes des documents numériques associés

    Doc. 1 : Pierre Douzenel, Sinistre dans le bidonville du Franc Moisin, Tirage photographique, 6x6, juillet 1966, Archives municipales de Saint-Denis, 14Fi4/5.

    Doc. 2 : Pierre Douzenel, Le Franc-Moisin, Après un incendie, Tirage photographique, 6x6, s.d., Archives municipales de Seine-Saint-Denis, sans cote.

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