Camp de Sainte-Livrade (Sainte-Livrade-sur-Lot, Lot-et-Garonne)

  • Date :

    1939

  • Notice historique :

    Présentation du contenu

    Parcelle de sept hectares en bordure de rivière, le lieu-dit « Moulin du Lot » à Sainte-Livrade-sur-Lot, est choisi par les décrets-lois de Pierre Laval et de Edouard Daladier d'octobre 1935 relatifs à l'expropriation, pour servir de cantonnement aux ouvriers, dont de nombreux républicains espagnols. Ils devaient construire une immense poudrerie sur la rive gauche du Lot entre Casseneuil et Sainte-Livrade-sur-Lot. Le chantier débute en octobre 1939, un mois après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. De nombreux ouvriers, maçons, cimentiers, mécaniciens et terrassiers viennent travailler durant la « drôle de guerre ». Le chantier de la poudrerie est finalement stoppé par l'occupation allemande.

    En septembre 1941, l'ensemble des terrains et les cantonnements du Moulin du Lot sont remis aux « chantiers de jeunesse ». 1 500 jeunes y accomplissent ainsi leur temps d'armée. Les chantiers de jeunesse française sont dissous en 1944 car la plupart d'entre eux ont rejoint le maquis de la région. Le camp accueille ensuite une compagnie d'instruction de fusiliers de l'Air, Sainte-Livrade-sur-Lot devient une ville de garnison. Puis, successivement, passeront par le camp de Sainte-Livrade des régiments coloniaux, puis des soldats russes prisonniers de l'armée allemande de la poche de Royan. Le camp du Moulin du Lot va ensuite accueillir une population inattendue : les Indochinois. Des « ouvriers non spécialisés » (ONS) sont ainsi détenus dans le camp pour avoir exprimé leur sympathie pour les mouvements d'indépendance du Viet-Nam. Ils sont embarqués vers l'Indochine entre 1948 et 1950.

    Après la bataille de Dien Bien Phu, le 7 mai 1954, puis à la fin de la Guerre d'Indochine, le Viet-Nam est partagé en deux. Les accords de Genève en juillet 1954 prévoient le rapatriement en France des citoyens français. Pour accueillir ces rapatriés d'Indochine, deux camps militaires désaffectés dans le Villeneuvois sont sélectionnés : le camp du Paloumet (Bias) et celui du Moulin du Lot (Sainte-Livrade-sur-Lot). L'ancien maire de Villeneuve-sur-Lot, Jacques Raphaël-Leygues, conseiller de l'Union française et impliqué dans les affaires indochinoises, joue un rôle déterminant dans ces choix. En 1956, 1 200 personnes rapatriées dont plus de 700 enfants de moins de quatorze ans sont ainsi hébergées dans le camp de Sainte-Livrade, commune de 3 700 habitants. Il s'agit principalement de femmes seules avec les enfants eurasiens qu'elles avaient eu d'un concubin français, souvent issu d'ailleurs d'autres colonies - du Maghreb, des Antilles, d'Afrique subsaharienne, du Pacifique ou de l'Océan Indien et de quelques couples, en minorité. On compte aussi des ressortissants des établissements français de l'Inde et des Malgaches. D'autres arrivées s'échelonnent jusqu'en 1966.

    Le camp prend le nom de Centre d'Accueil des Rapatriés d'Indochine (CARI), qui devient plus tard le Camp d'Accueil des Français d'Indochine (CAFI). Situé à l'écart de la ville, le camp, désaffecté depuis 1947 et qu'il a fallu réaménager dans l'urgence, est constitué de bâtiments en brique, alignés, ordonnés et intercalés d'espaces publics. Les cantonnements sont découpés en 300 logements de 2, 3 et 4 pièces. Ils ne comprennent ni salle d'eau, ni eau chaude, les latrines sont à l'extérieur. Le camp est dans un premier temps sous tutelle de l'armée ; une administration, un dispensaire, deux commerces de produits asiatiques, une école primaire (de 1956 à 1968) et une entreprise locale complètent cette vie relativement cloisonnée. Une église et une pagode sont présentes sur le site.

    Progressivement, la situation particulière, de ce provisoire qui dure, s'aggrave. L'administration du camp transite de ministères en ministères : Défense nationale, Affaires étrangères, France d'Outre-mer, Intérieur, Rapatriés, Santé et Population, Travail, et Affaires sociales. Les familles perçues comme « inassimilables » demeurent ainsi dans le camp, soumises à un ordre militaire (lieux clôturés, barrières gardées, circulation soumise à autorisation, institution de couvre-feux, cérémonies « au drapeau »), et travaillant pour certains dans les conserveries ou la cueillette des haricots verts. La Cimade intervient aussi dans le camp. En 1963, les rapatriés d'Indochine du camp de Bias, remplacés par les familles de « harkis », sont envoyés au camp de Sainte-Livrade. En 1968, des violences opposent des jeunes du camp à certains habitants de Sainte-Livrade-sur-Lot. En 1976, l'administration, la MJC, l'école et l'usine de chaussures ferment leurs portes. Ne souhaitant pas déraciner ces familles une nouvelle fois, la commune décide de municipaliser le CAFI en 1981 et de l'intégrer au reste de la ville. Jusque-là, le CAFI est un quartier isolé, désarticulé. Face à la détérioration des bâtiments, la municipalité s'engage en 1999, avec l'aide de l'État, dans un programme dit « de travaux d'urgence » afin d'apporter un minimum de confort (douches, WC, fermetures portes et fenêtres&) aux personnes arrivées en 1956 (« les ayants droit »). En 2005, un incendie cause la mort d'une habitante du camp.

    Si les femmes ont majoritairement conservé leurs habitudes vietnamiennes, les jeunes générations, avec plus ou moins de difficultés, ont dans l'ensemble réussi leur intégration, à mi-chemin de la culture vietnamienne et de l'intégration scolaire française. Les mariages mixtes et le métissage de l'équipe locale de football ne sont que quelques indicateurs. Ils continuent cependant de s'interroger sur leur identité métisse, reviennent souvent au camp pour entourer leurs vieux parents, ou améliorer le confort des appartements vétustes.

    Depuis 2005, un projet de « requalification » des lieux vise à transformer l'habitat et l'environnement du camp pour en faire un quartier normal de Sainte-Livrade-sur-Lot, qui accueillera d'autres populations de la région et ses derniers habitants indochinois. Ces familles et ceux qui en sont issus se sont mobilisés afin de préserver la mémoire de ce lieu, devenu la terre d'accueil des rapatriés d'Indochine.

  • Sources complémentaires :

    Le site des rapatriés français d'Indochine : http://www.rapatries-vietnam.org/ (consulté le 30/04/13)

    Le blog de Dominique Rolland, Maître de conférences à l'Institut des langues et civilisations orientales (Inalco) de Paris, docteur en anthropologie : http://vietdom.blog.lemonde.fr/ (consulté le 30/04/13)

    Site de Pierre Daum, Immigrés de force, les travailleurs indochinois de la Seconde Guerre mondiale (consulté le 6 mai 2013)

  • Références :

    OUVRAGES ET ARTICLES

    « C.A.F.I 1956-2006. Enfin l'après », in Ancrages, Hors série Indochine, avril 2006, 47 p.

    Daum Pierre, « Quand la Camarque était vietnamienne », GEO Histoire, n°8, avril-mai 2013, p.118

    Rolland Dominique, Petits Vietnams, histoire des camps de rapatriés d'Indochine, Bordeaux, Elytis, 2010.

    Rollot Catherine, « Indochine-sur-Lot », Le Monde magazine, n°83, 16 avril 2011, pp. 26-29.

    Wahnich Sophie, « La mémoire du Cafi, dans le contexte de sa requalification urbaine (1956-2010). De la tradition à l'accumulation », Mouvements, 2011/HS (HS n° 1), pp.77-86.

    FILMOGRAPHIE ET DOCUMENTAIRES

    Courtès Marie-Christine et Nguyen My Linh, Le camp des oubliés. Les réfugiés vietnamiens en France, coproduction Grand Angle Productions et France 3 Aquitaine, 2004, 52 min.

    Série documentaire diffusée par La Fabrique de l'histoire, dans la série « Fin de partie coloniale » :

    Alain Lewkowicz et Gaël Gillon, « Les oubliés de Vietnam-sur-Lot », diffusé dans La Fabrique de l'histoire, 4 avril 2011, 55min. (consulté le 30/04/13)

    Marina Rozenman et Lionel Quantin, « Retour à Sainte Livrade », diffusé dans La Fabrique de l'histoire, 5 avril 2011, 55 min. (consulté le 30/04/13)

    Céline Rouzet et Yvon Croizier, « CAFI, c'est fini », diffusé dans La Fabrique de l'histoire, 6 avril 2011, 55 min. (consulté le 30/04/13)

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